mercredi 24 juin 2015

Un hérétique d'Etat : Michel Foucault, par Pierre Legendre.




Il est à la fois cocasse et affligeant de voir que des têtes attachées à une radicalité usée sont toujours dans la vénération des idoles des années 70/80, idoles dans lesquels il faut bien voir, comme le montre ici Pierre Legendre des « hérétiques d’Etat » et certainement pas des modèles de pensée "marginale". Ils ont bien joué leur jeu, ces Foucault, Bourdieu, etc. en prenant la pose rebelle, car ce n’était qu’une pose. Lorsque l'on se veut sérieusement « rebelle », on n’enseigne pas au Collège de France, on enseigne dans des « caves », ce que jamais au grand jamais ces gens bien installés médiatiquement et institutionnellement n’auraient accepté de faire.

Pierre Legendre, Sur la question dogmatique en Occident, 1999, p.177-179

« Vous évoquez Foucault. Je n’ai rien contre son titre La volonté de savoir pour traiter de sexualité, encore que sous le brio des développements l’ouvrage en question abrite la méconnaissance et de la logique structurale et de l’histoire normative européenne. D’un point de vue analytique, je vous dirai que nous vivons tous avec le fantasme inconscient d’un « tout savoir enfin », fantasme qui a pour horizon ce que Freud a désigné par l’expression de « scène primitive ou originaire », l’Urszene. Foucault comme philosophe a pris acte de la psychanalyse, mais de l’extérieur et sur un mode annulatoire. Foucault était en proie au militantisme échevelé de son époque, si répandu chez les intellectuels sortis de cette noble Fabrique française dite Ecole normale supérieure, l’ENS, qui pourrait aussi s’appeler Ecole de la normalisation supérieure ! Le militantisme de Foucault à propos de la libération du sexe a , certes, ses raisons très subjectives, très respectables ; cependant, il fait obstacle à la compréhension minimale des montages normatifs de l’Interdit. Les pratiques d’agit-prop intellectuel ne favorisent pas l’étude de la fonction instituée du refoulement, de ce que j’appelle la « volonté de ne pas savoir », autrement dit la fonction d’ignorance à l’échelle de la culture. Les coups de sabre des ces années-là, au cours des décennies soixante/soixante-dix, ne doivent pas faire oublier que le monde occidental a vécu alors la fin de la grande répression du sexe, enjeu majeur de la Réforme et de la Contre-Réforme depuis le XVIè siècle. Pour l’instant, nous sommes toujours au retournement de la carte en son contraire. Avec la même naïveté et la même suffisance que les casuistes catholiques et protestants de l’anti-sexe, nous jouons la libération à tout-va, la jouissance à mort. Cela veut dire qu’au fond nous sommes aux prises avec le même obscurantisme, mais sous sa forme inverse. Que restera-t-il de ces propagandes ? L’humanité peut-elle vivre sur la base d’un tel revirement : fonder la normativité sur le principe de plaisir, c’est-à-dire sur le narcissisme généralisé ? Certainement, à condition d’en assumer politiquement les conséquences ; j’entends par là, le prix à payer, la casse généalogique. Evidemment, l’ignorance de la logique de l’Interdit- je parle du concept anthropologique d’Interdit, tel que l’étudient mes Leçons- permet d’ignorer superbement ces conséquences.
Certes, je ne saurais reprocher à mes contemporains d’être les enfants du XVIIIe finalement- un XVIIIe siècle qui nous porte tous en tant que descendants des Lumières. Mais, précisément, avec leur incompréhension du phénomène dogmatique, leur illusion du Bonheur politique et ce charivari contestataire qui a fini par assimiler institution et tyrannie, avec aussi le refus de considérer que l’ambivalence se joue aussi au plan social, les héritiers contemporains du XVIIIe siècle ont produit la chape de plomb du sujet-Roi. Attendons la suite, les suites. Je soutiens, vous le savez, que l’humanité n’accepte pas cette imposture du sujet-Roi ; quel qu’en soit le prix, il faudra bien en sortir. Quand je parle de prix, je parle du prix en sacrifice humain, massacres et obscurantisme. C’est pourquoi je dis : nous avons à promouvoir une critique sérieuse, argumentée et qui échappe aux propagandes, relativement au discours des décennies soixante/soixante-dix/quatre-vingt.

Cette critique, je ne vois pas que les intellectuels français y soient préparés, tant est puissant le pouvoir d’attraction de la pensée officielle. Foucault et tant d’autres n’ont jamais couru le moindre risque quant à la position sociale, ils ont pensé à l’abri des couvertures médiatiques ; de cela, il faut accepter la conséquence : on fait partie de l’appareil, on s’inscrit dans l’espace légal- l’espace institué selon le modèle français- des hérétiques d’Etat. Ce magistère traditionnel en France plonge ses racines dans la tradition catholique et inquisitoriale. Je trouve cocasse la levée de boucliers que provoque la moindre critique à l’adresse de Foucault ; vous touchez au commerce fantasmatique des idoles ; les boutiquiers de l’indéracinable conformisme français vous vendent les Noms sacrés, ceux d’aujourd’hui en attendant ceux de demain. En vérité, la sanctification politique des intellectuels – phénomène cohérent avec ce XXè siècle totalitaire- hypothèque non seulement l’esprit critique, mais la pensée elle-même. » 

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