dimanche 2 novembre 2014

Joseph Conrad et Rousseau.





« Il ne faut pourtant pas que ces souvenirs dégénèrent en confessions, cette forme d’activité littéraire que Jean-Jacques Rousseau a discrédité par l’extrême application qu’il a mise à justifier son existence : il est visible et évident au regard même le moins prévenu que tel était bien son dessein. Mais, voyez-vous, ce n’était pas un écrivain d’imagination. C’était un moraliste naïf, comme le démontre clairement la célébration tapageuse de ses anniversaires par les héritiers de cette Révolution française qui ne fut en aucune façon un mouvement politique, mais une explosion de moralité. Il n’avait aucune imagination, la simple lecture de l’Emile le prouve. Ce n’était pas un romancier, car la première vertu d’un romancier c’est la compréhension exacte des limites tracées par la réalité de son époque au libre jeu de son invention. L’inspiration vient de la terre, qui a un passé, une histoire, un avenir, non du ciel froid et immuable».

Joseph Conrad, Des souvenirs, p.183.

En quelques lignes, Joseph Conrad fait surgir le cœur de ce que l’on prétend parfois nommer avec grandiloquence la « philosophie politique de Rousseau ». Rousseau n’était pas un écrivain politique ni un philosophe politique, mais un moraliste. Le mot « moraliste » n’est pas pris ici au sens où l’on dit que La Rochefoucauld fût un moraliste, il est pris au sens de l’abstraction moralisante comme le précise le contexte. Cette abstraction moralisante, au nom de laquelle les buveurs de sang de 1793 accomplirent leurs crimes, et qui est la perversion de la vertu, alors même qu’elle prétend s’en draper, est une constante de l’attitude française « radicale » depuis Rousseau. On la retrouve chez Sartre qui ne fut pas plus philosophe et écrivain politique que Rousseau, mais moralisateur, ce qui explique qu’il ait pu cautionner les crimes des buveurs de sang. La pose moralisante et terroriste qui s’abrite derrière la perversion de la vertu et de la pitié pour les « opprimés », les « exploités », les « humiliés » et qui depuis Rousseau verse constamment dans la dénonciation de la « finance » et des « financiers », tient lieu pour quelques uns encore de « politique ». Il est fâcheux de constater que des gens qui se livrent à la philosophie et qui prétendent opérer des ruptures « salvatrices » s’en tiennent encore politiquement à cette « pose » ou du moins se laissent encore fasciner par elle.

François Loiret  

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