jeudi 19 septembre 2013

L'ouverture d'esprit du dernier homme.





Il y a près de vingt ans Lasch écrivait ce texte à propos du nombrilisme moral de la classe intellectuelle américaine « libérale » (au sens américain – en France, on dirait les « intellectuels de gauche »). On y retrouve à la fin du texte des diagnostics déjà portés par Hannah Arendt à la fin des années 1960. Comme la France ne sait faire autre chose que d’accueillir les idées et les conduites américaines les plus farfelues ou les plus préjudiciables, en quoi elle a été initié par certains des membres de la « French Theory » qui, politiquement, n’ont été que la caisse de résonance de ce qu’ils ont entendu sur les campus américains, il n’est guère étonnant que vingt ans après tout ce qui est dit ici de « l’ouverture d’esprit » de l’intellectuel « libéral » ( au sens américain) soit aisément transposable à la situation de l’intellectuel ou du demi-intellectuel français qui cultive en fait souvent une forme « d’aristocratisme de gauche », en quoi il se croit à tort nietzschéen. Mais d’un strict point de vue nietzschéen, cet intellectuel n’est que la forme la plus adéquate au dernier homme lui qui ne sait pas « obéir » et ne sait même pas « se mépriser lui-même » comme le disait Nietzsche. Il étale la fierté de son « ouverture d’esprit ».
François Loiret


Christopher Lasch : La révolte des élites, 1996, p.89, 98-100.


"L’isolement croissant des élites signifie entre autres choses que les idéologies politiques perdent tout contact avec les préoccupations du citoyen ordinaire. Le débat politique se restreignant la plupart du temps aux « classes qui possèdent la parole », comme on a eu raison de le décrire, devient de plus en plus nombriliste et figé dans la langue de bois. Les idées circulent et recirculent sous forme de scies et de réflexes conditionnés. La vieille querelle droite-gauche a épuisé sa capacité à clarifier les problèmes et à fournir une carte fiable de la réalité ? Dans certains secteurs l’idée même de la réalité est mise en cause, peut être parce que les classes qui détiennent la parole appartiennent à un monde artificiel dans lequel des simulations de la réalité remplacent la réalité proprement dite […] Ceux qui se font trop de soucis à propos du fanatisme idéologique tombent souvent dans un conformisme intellectuel qui leur est propre, ce que nous voyons particulièrement chez les intellectuels libéraux. Tout se passe comme s’ils étaient les seuls à comprendre le danger de l’universalité mal placée, la relativité de la vérité et le besoin d’une suspension de jugement. Ces intellectuels qui font profession de leur ouverture d’esprit se voient comme une minorité civilisée dans un océan de fanatisme. S’enorgueillissant de s’être émancipés de la religion, ils la comprennent à tort comme un ensemble de dogmes arrêtés et absolus, qui résiste à toute espèce d’évaluation intelligente. Ils ne voient pas la discipline contre le fanatisme que constitue la religion elle-même. La « quête de la certitude », comme disait Dewey, n’est nulle part condamnée avec une passion aussi implacable que dans la tradition prophétique commune au Judaïsme et au Christianisme ; elle nous met en garde encore et encore contre l’idolâtrie, y compris contre l’idolâtrie de l’église. De nombreux intellectuels supposent que la religion satisfait le besoin de sécurité morale et émotionnelle – idée qui serait anéantie par la connaissance la plus passagère de la religion. Il semble qu’il y ait des limites même à l’ouverture de l’esprit ouvert, limites qui se révèlent vite quand la conversation en vient à la religion. Le problème de l’intolérance raciale est étroitement lié au fanatisme. Ici encore, il y a une bonne dose de complaisance et de pharisaïsme qui se mêlent dans la peur de l’intolérance. Les classes intellectuelles semblent souffrir de l’illusion qu’elles sont les seules à avoir triomphé des préjugés raciaux. Selon elles, le reste du pays demeure incorrigiblement raciste. Leur zèle à ramener bon gré mal gré toutes les conversations à la question de la race suffit en soi à inciter au soupçon que l’investissement qu’elles ont dans cette question va au-delà de tout ce qui est justifié par l’état réel des rapports entre les races. La monomanie n’est pas un symptôme de bon jugement. Mais qu’il naisse du pharisaïsme, de la panique ou des deux mélangés, le postulat selon lequel la plupart des Américains demeureraient racistes au fond d’eux-mêmes ne saurait résister à un examen attentif. L’amélioration des attitudes raciales est l’une des quelques évolutions positives de ces dernières décennies. Non pas que le conflit racial se soit apaisé, mais que c’est une grave erreur d’interpréter tous les conflits comme des indices de la vision rétrograde de l’Amérique ordinaire, comme un retour de l’intolérance historique qui a joué un grand rôle dans l’histoire de notre pays. Le nouveau racisme est réactif plutôt que résiduel, et je ne dis même pas résurgent. C’est une réaction, même si elle est incorrecte et choquante, aux critères inégaux de justice raciale qui apparaissent, aux yeux de la plupart des Américains comme déraisonnables et injustes. Puisque l’on rejette banalement comme raciste toute opposition à l’inégalité « positive » des normes, une des réactions à cette insulte, de la part des ouvriers, des gens modestes, accablés par la discrimination positive et le busing et à présent de la part d’étudiants harcelés par les tentatives pour imposer une langue et une pensée politiquement correctes, est d’accepter comme un titre de gloire l’étiquette de « raciste », de s’en targuer, avec un sens raffiné de la provocation, devant ceux qui veulent faire du racisme et des droits des minorités le seul sujet de débat public. Du point de vue de ceux qui sont obsédés, comme d’une idée fixe par le racisme et le fanatisme idéologique, la démocratie ne peut vouloir dire qu’une seule chose : la défense de ce qu’ils appellent la diversité culturelle. Mais il y a des questions bien plus importantes qui sont posés aux amis de la démocratie : la crise de la compétence ; la diffusion de l’apathie et d’un cynisme étouffant ; la paralysie morale de ceux qui mettent au-dessus de tout les valeurs de « l’ouverture d’esprit ». 

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