vendredi 30 août 2013

L'ultralibéralisme n'existe pas.



Dans des situations complexes, simplifions au maximum ! Tel pourrait être le mot d’ordre ambiant. L’ultralibéralisme est LA CAUSE de tout. Il est pitoyable de constater que les extrêmes imputent à « l’ultralibéralisme » la responsabilité de la situation. Il est navrant de constater que les modérés qu’ils soient de droite ou de gauche s’en prennent également à l’ultralibéralisme dès que les difficultés s’amoncellent. Il est tout simplement affligeant de lire que des intellects censés penser les complexités fassent de l’ultralibéralisme le principe de tous les maux. Il faut le dire ici : l’ultralibéralisme n’existe pas. L’ultralibéralisme n’existe pas plus à Paris qu’à Londres, pas plus à Londres qu’à Bruxelles, pas plus à Bruxelles qu’à Washington. Ne confondons pas des mesures d’inspiration libérales au sens économique, parfois dogmatiques, avec un ultralibéralisme inexistant, purement phantasmatique. Depuis quand la politique agricole commune, la politique de redistribution européenne, la politique de redistribution nationale sont-elles des politiques « ultralibérales » ? Faire croire aux gens que l’ultralibéralisme est bien réel, qu’ils vivent dans un monde « ultralibéral », c’est les tromper. L’effectif, en Europe, c’est un semi-socialisme. Il y a socialisme en ce qu’une partie non négligeable de la richesse produite est prélevée par l’Etat fiscal est redistribuée sous différentes formes. Un tel prélèvement, n’en déplaise à ceux qui pratiquement constamment le déni du réel, correspond bien à une socialisation de la richesse. On est donc en droit de se demander si ceux qui parlent d’ « ultralibéralisme » savent seulement de quoi ils parlent. On peut soupçonner que chez eux le réflexe sert de pensée, quelque soit la façon dont ils l’habillent, le slogan sert de concept lorsqu’ils se piquent de philosopher sur des réalités qui leur échappent. Je leur conseille de lire les libertariens américains, David Friedmann par exemple, l’un des ténors de ce que l’on a nommé l’ « anarcho-capitalisme ». Dans The Machinery of Freedom, David Friedmann soutient des positions qui sont véritablement ultralibérales et qui se ramènent à l’économie de marché généralisée. Il propose ni plus ni moins de se passer complètement de l’Etat : « La société idéale est une société où il n’y aurait plus de règlements, de service militaire obligatoire, de sécurité sociale, etc., où il n’y aurait plus de police d’Etat, de raison d’Etat…Où toutes les fonctions dévolues à l’appareil coercitif de l’Etat seraient exercées par une multitudes de communautés ou de firmes privées offrant leurs services sur une base contractuelle (toujours révocable) dans le cadre d’un système de concurrences généralisée offrant à chacun la liberté des ses choix ». Voilà ce qu’est l’ultralibéralisme : la disparition complète de l’Etat et la généralisation réelle du marché, même la justice et la police seraient l’affaire d’agences privées avec lesquelles d’autres agences privées auraient passé contrat. Mais si David Friedmann parle de la société ultralibérale comme d’une société « idéale », c’est qu’il est mieux placé que d’autres, en tant qu’économiste libéral, pour savoir que l’ultralibéralisme n’a aucune existence réelle. Lorsqu’ils ne se lancent pas dans des spéculations vides sur la « société idéale », les économistes libéraux ne prônent en aucune façon l’ « ultralibéralisme », leur souci, bien plus mesuré, est de favoriser l’adoption de mesures dites « libérales », qui visent à favoriser la circulation des flux, de tous les flux, matière première, énergie, produits fabriqués, services, y compris les services financiers, hommes et l’intensification de ces flux. Les économistes parlent le langage de la société, ce sont eux, soulignait Hannah Arendt, les vrais spécialistes de la société, et non les sociologues. Max Scheler, il y a près d’un siècle, avait su dévoiler que la société, contrairement à ce que croyait Durkheim et consorts, est une réalité internationale, interétatique, interculturelle, mais pas du tout supranationale. Cette dimension internationale de la société, que des penseurs confus ont assimilée à une dimension supranationale, se réalise dans le marché global, la globalisation comme l’on dit aujourd’hui, et il s’avère que cette globalisation est aussi financière, au regret de certains. Les dénonciateurs d’un ultralibéralisme sans réalité partagent d’ailleurs volontiers, sans s’en rendre compte, la critique des frontières propre aux plus radicaux des penseurs ultralibéraux. Comme ces auteurs, ils ne voient dans les frontières que des obstacles. Mais dans leur inconséquence, ils sont prêts à soutenir ouvertement la circulation la plus totale des hommes et se dressent contre celles des marchandises et des capitaux. Ce qu’ils ne voient pas, c’est que l’ignorance des frontières ne mène qu’au no man’s land, qu’à la transformation de la terre en un terrain vague où l’état d’exception est la norme. Contrairement à ce que soutient Agamben, ce n’est pas l’état d’exception qui règne, mais c’est bien lui qui règnerait si l’on donnait réalité à ses propositions cryptiques. Les mêmes qui dénoncent facilement l’inexistant n’hésitent pas à vanter les avantages d’un nomadisme global arrachant les peuples à leurs crispations locales. Chez certains d’entre eux l’« internationalisme prolétarien » mythique s’est aisément recyclé dans le seul internationalisme réel, celui des flux. On peut vanter les flux déterritorialisants, on peut comme Deleuze et Guattari considérer que « Le capitalisme est inséparable du mouvement de la déterritorialisation »  mais que ce « mouvement, il le conjure par des re-territorialisations factices et artificielles » (L’Anti-Œdipe, p.361), mais quand on célèbre les flux contre les territoires, il vaut mieux savoir quels sont les flux réels, et les spécialistes des flux réels, il n’en est pas d’autre que les économistes. Les flux réels, et les flux réels du désir comme les flux réels des hommes, des marchandises et des capitaux, ce sont les flux dont ont parlé les économistes libéraux et parmi ces flux déterritorrialisants, il y a les flux financiers- cela dit, il serait préférable de ne pas confondre « flux » et « mobilité » et si le concept de « flux » a une pertinence économique, il n’est pas certain qu’il soit aussi pertinent ailleurs. Toutefois, comme l’a bien montré Peter Sloterdijk, et comme l’avait saisi par avance Max Scheler, la globalisation n’est pas la disparition du local, comme on l’a cru. Ce n’est pas que le local « résiste », c’est qu’il est la forme réelle de l’exister comme habiter. On n’habite pas des flux : « Là où l’on habite, les choses, les symbiontes et les personnes sont regroupés en systèmes locaux solidaires. L’habitat dessine une pratique de la fidélité locale à long terme – particulièrement sensible, d’ailleurs chez les nomades souvent cités et que l’on considère à tort comme des témoins de l’infidélité joyeuse, nomades qui, dans la plupart des cas, fréquentent les mêmes lieux de manière rythmique sur de grands laps de temps » (Peter Sloterdijk, Le Palais de Cristal, p.366). Et comme le souligne encore le philosophe de Karlsruhe « La globalisation est, en plus de tout ce qu’elle peut être sur le fond, un topos qui attire par essaims entiers les feux follets populistes – elle sert de réceptacle pour des affirmations sans consistance sur l’état du monde » (p.369). Parmi ces « affirmations sans consistance », il y a toutes les déclarations portant sur l’existence de « l’ultralibéralisme ». La bêtise radicale ne cesse de parler d’un l’ultralibéralisme phantasmatique auquel elle prête la montée des « extrêmes » reprenant des schémas paléo-marxistes sclérosés, or L’ultralibéralisme n’existe pas. Existe une socialisation des richesses qui assure la vie dans la « serre », dans une sphère protégée, comme le dit Peter Sloterdijk. Les ingrats qui habitent la serre, et vont même jusqu’à la dénoncer – sans qu’ils aient à supporter le coût réel de cette dénonciation- peuvent se livrer à leurs remontrances faciles sur l’état du monde en se remplissant la tête de mots vides comme « ultralibéralisme ».
François Loiret 



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